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Critiques d'Édouard Ganche

Lorsque Édouard Ganche a établi son édition monumentale des oeuvres de Chopin (Oxford University Press, 1928-1932), il a utilisé, à l'exclusion de toute autre source, des partitions que Chopin avait annotées à l'intention de son élève Jane Stirling. Édouard Ganche a considéré, très certainement de bonne foi, qu'en léguant à son élève ces documents, Chopin entendait signaler à la postérité sa vision définitive de son oeuvre:

Un don précieux, imprévisible, nous imposa tout à coup le devoir de mettre au jour l'immaculée création de Chopin. C'était une relique d'art inconnue, constituée par sept volumes reliés, recélant le gigantesque effort de Chopin pour rendre ses pensées, ses idées, dans l'immatérielle merveille du monde sonore. De la première page de sa musique jusqu'à la dernière, toutes ses compositions, comme il les présenta au public, dans l'édition originale française, étaient assemblées. Il les avait parsemées de dédicaces autographes, de corrections très nombreuses, d'accompagnements, de variantes, de notes explicatives. [...] Témoignage indubitable de la valeur que le compositeur attribuait à ce recueil de ses oeuvres.[1]
Les spécialistes s'accordent aujourd'hui à considérer que les annotations apportées à ces documents de travail renvoient sans doute davantage aux relations entre Chopin et son élève, et ne représentent pas nécessairement son oeuvre telle qu'il aurait voulu la voir passer à la postérité.
D'autre part, le collationnement des partitions annotées et de l'édition monumentale met parfois en évidence une transcription minimaliste non dénuée d'une certaine subjectivité. C'est ce que souligne par exemple Jean-Jacques Eigeldinger dans Chopin vu par ses élèves (Fayard, 2006), tout en insistant sur la qualité du travail d'Édouard Ganche. Pour Jean-Jacques Eigeldinger, Édouard Ganche demeure la figure marquante des études chopéniennes d'avant-guerre.

Les travaux biographiques d'Édouard Ganche sont critiqués avec davantage de virulence. Ainsi, Marie-Paule Rambeau conteste-t-elle le portrait idéalisé et subjectif qu'Édouard Ganche aurait voulu faire de Chopin. Elle lui reproche notamment d'avoir minoré l'influence de la culture française sur Chopin:

En fait, le problème n'est pas tant de savoir laquelle de ses deux cultures a le plus fortement marqué Chopin. Les Français et les Polonais se sont suffisamment affrontés sur ce terrain stérile, jusque dans les deux sépultures qu'ils se sont symboliquement partagées: le coeur à Varsovie et le corps à Paris. Mais de se rappeler que le tempérament artistique de Chopin s'est développé au confluent de deux identités nationales, privilège dont il serait dommageable de ne pas le créditer, si, comme le fit Édouard Ganche en son temps, on s'obstinait à déclarer: «Pour Frédéric Chopin, sa consanguinité française n'était qu'un incident, celui d'un apport entièrement dédaigné.»[2]
Membre de l'association France-Pologne, émanation de la Société Chopin qu'il avait créée en 1911, collaborateur régulier à la revue La Pologne, Édouard Ganche ne cache pas dans ses ouvrages un enthousiasme proche de l'exaltation pour la culture polonaise. Cette passion polonaise semble, il est vrai, l'avoir conduit à nier avec force à de multiples reprises tout intérêt de Chopin pour la France de son époque, ou pour sa culture.

Marie-Paule Rambeau reproche encore à Édouard Ganche d'avoir volontairement minoré, par une présentation biaisée des documents d'époque, l'intérêt de Chopin pour la société de son temps, d'avoir voulu en faire une sorte de reclus indifférent aux affaires du monde:

La révolution qu'il avait ratée à Varsovie, le jeune Polonais fraîchement débarqué la guettait dans les rues de Paris et son coeur assurément penchait du côté de la barricade où Victor Hugo allait faire mourir Gavroche en 1832. Et il ne sert à rien, à la suite d'Édouard Ganche, de truquer les textes pour tirer Chopin dans le clan d'un conservatisme désabusé, tout à fait anachronique à ce moment de sa vie.[3]
Marie-Paule Rambeau adresse le même reproche à Édouard Ganche à propos des relations de Chopin avec les femmes. Notamment dans ce passage où elle évoque le moment où Chopin hésite à faire de George Sand sa maîtresse:
Il n'est pas utile, pour comprendre son désarroi, d'invoquer, comme le firent les biographes compilateurs, on ne sait quelles inhibitions sexuelles pour accréditer le caricatural renversement des rôles: le virginal Chopin, aux sens glacés, tel que le rêvait Édouard Ganche, succombant à l'ardeur d'une croqueuse d'hommes de haut lignage. De même qu'on peut tordre le cou à la légende d'un Chopin, barricadé dans sa tour d'ivoire musicale, abhorrant les femmes de lettres, alors que tout ce que nous savons de sa formation intellectuelle à Varsovie fournit la preuve du contraire.[4]
Marie-Paule Rambeau émettait par ailleurs des doutes sur les conclusions d'Édouard Ganche relatives au lieu exact occupé par Chopin et George Sand à la Chartreuse de Vallemosa lors de leur séjour à Majorque. Un jugement du Tribunal de Commerce de Palma de Majorque en date du 31 janvier 2011 a donné définitivement raison à Édouard Ganche.

La critique contemporaine reproche enfin à Édouard Ganche d'avoir parfois dénigré sans preuve les musicographes ayant publié l'oeuvre de Chopin avant lui, et notamment Julian Fontana (1810-1869), ami intime de Chopin:
Il existe deux versions de [La Marche Funèbre en do mineur], celle de Fontana pour l'édition des oeuvres posthumes en 1855 [...] et celle de l'édition d'Oxford établie par Édouard Ganche en 1928, d'après la copie de Tellefsen et dont il dit que «elle ne présentait pas les insupportables platitudes que Fontana eut hâte d'y inscrire». Ces «platitudes» sont-elles imputables au seul Fontana? Chopin a très bien pu remanier et enrichir sa première version; en l'absence du manuscrit original, on ne peut rien conclure.[5]

L'honnêteté de Fontana est contestée avec véhémence par Édouard Ganche qui délaye longuement son indignation dans tout le dernier chapitre de son livre Dans le souvenir de Chopin. [...] Comme Ganche s'est attaqué à l'immense tâche de la rédaction de l'oeuvre intégrale pour piano de Frédéric Chopin [...], on pouvait attendre de lui qu'il sache au moins de quoi il parle. Or, pour étayer ses accusations, il ne cite que quelques passages de quatre valses! Bien peu en vérité pour justifier une telle virulence![6]

Il convient de préciser que les «différences» évoquées ici sont généralement indécelables pour le grand public, et qu'elles résultent souvent de divergences d'interprétation à propos de notations manuscrites parfois difficilement déchiffrables. Dans son essai Chopin à Paris, André Delapierre qualifie par ailleurs Dans le Souvenir de Frédéric Chopin de «très beau livre» (p.78), il cite in extenso un épisode de la vie de Chopin «si bien décrit» par Édouard Ganche (p.55), et emprunte régulièrement ses citations des contemporains de Chopin et ses extraits de correspondance de Chopin aux ouvrages d'Édouard Ganche.
 
Notes:
1. Voyages avec Frédéric Chopin, p.122-123.
2. Chopin l'Enchanteur Autoritaire, p.23.
3. Chopin l'Enchanteur Autoritaire, p.249.
4. Chopin l'Enchanteur Autoritaire, p.459.
5. Chopin l'Enchanteur Autoritaire, p.82.
6. Chopin à Paris, p.148.
Ouvrages cités:
Jean-Jacques Eigeldinger, Chopin vu par ses élèves, Fayard, 2006, 454 p.
André Delapierre, Chopin à Paris, L'Harmattan, 2004, 196 p.
Édouard Ganche, Dans le Souvenir de Frédéric Chopin, Mercure de France, 1925, 252 p.
Édouard Ganche, Voyages avec Frédéric Chopin, Mercure de France, 1935, 294 p.
Marie-Paule Rambeau, Chopin l'Enchanteur Autoritaire, L'Harmattan, 2005, 966 p.

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© 2017 Philippe Gindre