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Dossier de presse de Souffrances de Frédéric Chopin, Mercure de France, 1936.

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Journal des débats politiques et littéraires, 29 mars 1936.
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CAUSERIE MÉDICALE
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Les souffrances de Chopin
Nes animaux familiers
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Président et animateur de la Société Frédéric-Chopin, , M. Édouard Ganche est, en France, l'homme le plus qualifié pour nous parler du génial Polonais. En outre de l'édition monumentale de ses oeuvres médicales, qui comportent quatorze volumes, il en a consacré plusieurs autres à sa vie, à ses voyages, à ses souvenirs. En voici un nouveau, sur ses tribulations, -- peut-être encore plus attachant. Copieusement documenté, il reproduit, vu de gauche, de droite et de face, le masque mortuaire, pieusement conservé au Royal Manchester College of Music. A-t-on remarqué à quel point ce masque de Chopin évoque celui d'un autre grand tourmenté, notre Pascal?
Eh quoi! direz-vous, un médecin a l'outrecuidance de venir vous présenter un musicien, -- et d'une pareille envergure! Vous rappelez opportunément qu'un jour où, pour une certaine place, il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'occupa. Toutefois, veuillez noter qu'ici M. Henri de Curzon s'est volontairement effacé, même récusé. Ce livre s'annonce, en effet, comme un «Essai de Médecine et de Psychologie». Jugez-en d'après ses principaux chapitres: L'anémie; schizoïdie et psychasthénie; le processus pathologique; la thérapeutique et le diagnostic; psychophysiologie de George Sand et de Chopin; l'art de Chopin et la morbidité, -- tout cela, sous ce titre général, Souffrances de Frédéric Chopin (Mercure).
M. Ganche se réfère à une masse de documents divers, empruntés à Chopin lui-même, à ses amis, à George Sand aussi. Il n'a fait, nous dit-il, que «les coordonner et les interpréter avec tact». Les relations de Chopin et de George Sand sont demeurées «un problème obscur et incompréhensible qui suscita injustement tant de considérations fausses et insultantes pour la romancière». Or, ce problème, nous annonce-t-il, c'est «définitivement qu'il l'élucide». Sous ses multiples faces, la vie douloureuse de Chopin nous est révélée; révélé aussi tout le grand drame de son âme et de son corps. «En écrivain et en homme de science», M. Ganche observe, à la lumière de la médecine, cet être génial et son oeuvre.
Il s'efforce à nous montrer comment la morbidité de Chopin n'a cessé d'influencer, d'ordonner sa conduite, ses actes, son attitude, son humeur, ses idées, ses créations artistiques. À cette morbidité son génie est asservi; mais aussi, comme inspire et nuance son oeuvre d'une infinité d'émotions profondes! Sur son piano il épanche son désespoir. Ecoutons George Sand: «Il jouait des choses sublimes qu'il venait de composer ou, pour mieux dire, des idées terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi.» Au physique et au moral, il est effroyablement torturé. Mais, ce martyre, il le dissimule avec pudeur, avec fierté; il le subit stoïquement. En dépit de son organisme en détresse, quelle puissance cérébrale, quelle énergie, quelle noblesse de caractère!
Il se peut que, sur plus d'un point, les musiciens, les gens de lettres ou les médecins ne soient pas entièrement d'accord avec M. Ganche. Retenez toutefois, que celui-ci s'est appliqué à demeurer impartial, et, comme on dit, de nos jours, «objectif». On lui rendra cette justice qu'il a écrit un livre de bonne foi, qui fait penser, instruit, émeut: de son oeuvre se dégage un légitime apitoiement pour la figure douloureuse et magnifique du malheureux Frédéric Chopin.
Revenons sur un mot qui, peut-être, vous a, tout à l'heure, effarouchés. Qu'est-ce que cette «schizoïdie» d'allure si barbare et qu'on ne peut prononcer correctement qu'en ayant l'air d'éternuer? C'est un terme de pathologie mentale, fort usité aujourd'hui, tout comme son proche parent, « schizophrénie». Vous avez raison, ce n'est point barbare, puisque c'est grec. Le verve schizo signifie: je sépare. Les aliénés que l'on affuble de ces vocables sont séparés de quoi? De l'ambiance. On les dit «désinsérés du réel». En quoi Chopin mériterait-il d'être rangé parmi eux?
Dans son roman Lucrezia Floriani, c'est Chopin que, paraît-il, George Sand fait figurer sous le nom du prince Karol de Roswald. Qu'en dit-elle? Bornons-nous à quelques extraits: «Insensible à la beauté extérieure et aux réalités de sa propre vie, il était plongé dans les rêves de l'idéal; il noyait son imagination dans un monologue exalté avec Dieu lui-même; il n'était plus sur terre; il était dans un empyrée de nuages d'or et de parfums; il peuplait l'infini de ses propres créations...» À propos de Chopin elle écrit: «Il a fait à Majorque, étant malade à mourir, de la musique qui sentait le Paradis à plein nez; il ne sait pas très bien dans quelle planète il existe.» Chopin s'applique à lui-même ce proverbe de Mazovie, son pays d'origine: «Il se rendit au couronnement de son imagination.» Et M. Ganche termine son chapitre «Schizoïdie» par ces mots: «Détaché du monde par son physique et par son génie, éloigné des normes communes, illuminé de toutes les lumières du ciel et vivant dans la solitude d'une nuit profonde et éternelle.» Or, ces métaphores, ces exagérations, ces déformations, ces imprécisions, toute cette «littérature», en un mot, n'a rien de commun avec ce qui serait une observation vraiment médicale, exacte et précise.
Bien sûr, il apparaît souvent absorbé, renfermé, concentré, indifférent à ce qui l'entoure. Mais il a cela de commun avec la plupart des artistes et bon nombre de travailleurs intellectuels. Dans le temps où le musicien médite et compose, il s'isole de l'ambiance, il se replie sur lui-même, il devient inaccessible à ce qui n'est pas son art, étranger à ce qui contrarierait son tête-à-tête avec l'inspiration, verrouillé pour tout ce qui disperserait son attention. Celle-ci, il la mobilise avec acuité sur l'oeuvre qui est en gestation, afin de la mûrir et d'en préparer le lumineux enfantement. C'est une commodité, une nécessité de travail, une condition de réussite et une tare mentale.
Mais elle est une perversion de l'esprit, un élément de psychose, la schizoïdie de ceux qui demeurent en rupture habituelle, constante avec la réalité, perdent le contact avec le concret, cultivent inlassablement ce qu'on appelle l'«autisme» (autos, soi-même). Avec le dédain des nécessités les plus immédiates et dans l'indifférence émotionnelle, ils vivent d'une vie intérieure plus ou moins incohérente, au milieu des fantasmagories que, sans cesse, construit leur imagination en délire. une pareille schizoïdie n'est qu'un des symptômes d'un état profond, complexe, qui évolue vers le désordre des idées, la dissociation psychique, la perte de tout contrôle, et qui envahit concurremment le triple plan intellectuel, affectif et moteur. Avec des rémissions et des reprises, tout cela, d'ordinaire, s'achemine lentement vers une situation lamentable qui, selon les auteurs, se dénomme schizophrénie, hébéphrénie, ou, pour parler français, «démence précoce».
Pour les psychiatres, cette schizoïdie si caractérisée aboutit fréquemment à ce triptyque: «L'incuriosité, l'inaffectivité, l'inactivité.» Rien de tout cela ne se rapporte à Chopin. Chopin Schizoïde! On est choqué, on souffre de voir accoler à une individualité comme la sienne une épithète qui semble l'apparenter à de misérables épaves et qui évoque la déchéance de la personnalité, l'affaiblissement démentiel. On a trop tendance à voir des fous partout, -- du moins dès qu'on sort du terre-à-terre habituel et de la médiocrité commune. Laissons aux aliénistes leur jargon. Sa tuberculose suffit bien à Chopin; ne l'accablons pas d'un vocabulaire qui ferait suspecter en lui une tare mentale dont il était exempt.
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Dr Paul Farez.

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Article original


Références: Journal des débats politiques et littéraires, samedi 29 mars 1936 (n°88), p.3.
Auteur: Dr Paul Farez.

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